mardi 2 octobre 2007

Air conditionnel

Ces quatre murs, aux quatres coins de la Terre. Corps enfermés, corps à l'abri. Je vis comme les autres quelque part entre quatre murs. J'erre dans un cube mal aéré. Mon accès au monde à travers un écran LCD, mes amis derrière des adresses arobasées. Je respire cet air conditionnel. J'invente le soleil, la pluie, leur effet sur la peau. L'imagination nourrit la liberté qu'on tient en otage dans son placard. J'ai préféré baîlloner la mienne plutôt que de la laisser m'emporter avec ses envies d'ailleurs. Je suis à l'étroit, quelque part entre la cuisine et les toilettes. Pourtant, j'en vois du paysage les nuits peu profondes, entre les toits de Paris, les allées et venues entre la lune et mars, les gares du monde entier. Je fais craquer le parquet le matin, j'y renverse de la bolo à midi, je le laisse un peu plus sale chaque soir. Je vis là, au milieu de fils électriques, de meubles tremblants et de fausses vérités toutes plus acquises les unes que les autres. Je sais tout de dehors, du monde qui passe, qui s'entretue, qui se prélasse. Je sais tout du voisin, les va-et-vient, les visites, la liste des courses. De ce que l'on nomme "fenêtre", j'aperçois ce qui me laisse penser que quatre parois valent mieux que tous les horizons de la Terre. Car on pleure tous les jours dans ma rue et dans toutes les autres. Parfois au téléphone, parfois en sortant d'une voiture, parfois lorsqu'on s'écorche le genou sur le bord du trottoir. On pleure trop et on rit peu. Juste trop peu pour faire que le ciel soit bleu. Je crois qu'il ne l'est que la nuit, entre 23 heure et 4 heure, lorsque les nuages rampent ailleurs, dans d'autres têtes. Un bleu qui tire vers le noir, mais que la lune retient courageusement aux heures où bien peu de gens l'admirent. Un indigo velours, qui glisse doucement vers les cimes et dilue les ombres pétrifiées. Je ne dors pas et mon parquet craque encore. Je compte mes pas dans ma cage cimentée. Mes pas vers la fenêtre et vers la nuit. Je laisse entrer l'air, le vent, les idées, les curiosités, encore quelques feuilles mortes. Je troque dans la nuit les idées ailées et zêlées contre un peu de cet air inconnu, qui vient de loin, qui s'écrase contre mes narines, s'y précipite pour mourir un peu plus bas, dans la chaleur de mes poumons. Cet air conditionnel, qu'on attrape en vol, là, dehors et qu'on connaîtra encore longtemps, mais pas trop. Juste de quoi dire que le monde s'en souviendra sûrement après sa disparition. Moi, je mourrai dans ma pièce chauffée. Je planerai une dernière fois, la tête ailleurs, le coeur et l'oreille tendus vers l'infini. Une symphonie d'adieu. L'au revoir à cette existence conditionnée et son air grâcieusement prêté par je ne sais qui, le temps d'une vie. On oublie, on s'éteint, on ferme doucement les yeux sur ces regrets qu'on expire au conditionnel et ces acquis, qui se révèlent, à notre dernier matin, tragiquement conditionnels: son corps, son monde, sa famille, son air...

Posté par Pidy à 01:26 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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