lundi 20 octobre 2008

La mort fait partie de la vie... et si c'était l'inverse?

Je me suis réveillée ce matin les pieds dans la boue. Je n'ai pas compris si j'avais sombré dans une sorte de folie profonde ou simplement qu'on avait emporté la voiture et qu'on reviendrait me chercher dans peu de temps. Je n'ai pas compris comment mes genous se sont enfoncés si droitement et profondément dans la terre. Non, je n'ai rien compris, si ce n'est que la journée était déjà bien avancée. Et puis, il y a eu ces pensées: la route, le feu rouge, le bitume sec et ma tête s'écorchant sur sa texture granuleuse et brûlante. Un goût de sang dans la gorge et mes articulations se brisant sous le choc. Je me souviens... mon esprit asphixiant sous la douleur.

Je n'ai pas cru que tout avait fini si vite et que du siège de ma Honda, je me retrouverais soudainement ici, à l'air frais du souffle divin. Je suis bloquée dans le néant, comme un arbre dans le désert, comme une mouche sur la toile collante de l'imposante araignée, qui guette au loin. Je suis le rien parmi le rien, un point sur une carte qu'on n'a jamais déchiffrée. Je peux bien me débattre. Je peux bien mobiliser toute ma force. Je peux bien essayer. Mes pieds restent immobiles dans cette épaisse vase noircie par l'ombre de ma silhouette projetée sur le sol. Mes genous se crispent, au gré de ma volonté, sous le poids de la terre pataude.

Je crois pourtant encore pouvoir revenir parmi vous. Vous qui m'aimez, vous en qui je crois. Oui, je crois en Toi. Je crois en vous. Je crois que je vous entends pleurer. Et voilà qu'il se met bientôt à pleuvoir sur ma tête. Le déluge sur mon esprit vaincu. Je suis toujours là, dans la pénombre d'une nuit qui ne finira pas, je le sens. Pourtant, on m'attend encore ici-bas, mais je suis seul, bien seul, face à la pire des ennemies; Solitude, crève-coeur sur Terre, bourreau du ciel. Alors, c'est ça? Je vais crever ici, dans cette masse qui ressemble à de la merde. Je vais crever et vous ne pleurerai déjà plus mon absence. C'est donc ça le Paradis? c'est ça qu'on trouve derrière le tunnel, la lumière blafarde? ...un champ de boue? Les jambes étranglées dans un tas de terre trempée? Où est donc passé ma seconde chance, celle qu'on accorde aux maladroits de la vie? J'ai 27 ans et encore trop de force pour laisser mon âme se diluer dans la terre.

Solitude de merde, tu m'écorches jusqu'aux larmes. La mort n'accorde donc aucun répis.

J'ai froid maintenant... mon sang abandonne petit à petit mes deux membres emprisonnées. J'ai froid et les questions fusent; Où sont les autres? Grand-mère, Tante Suzette, Warhol et Saddam? Suis-je la seule âme au Firmament? Où peut-être la seule en Enfer... Dans ce cas, l'Enfer c'est tout... sauf les autres, puisqu'ici, il n'y personne.
Je voudrais mourir, mourir vraiment... cesser de respirer, ne plus penser. Laisser moisir ma conscience sous cette pluie. Ma conscience qui illustre et analyse ces cruels souvenirs de 27 années d'existence. 27 ans, 3 mois et 8 jours encastrés dans un garde-fou sur la cantonale un samedi matin. Puis, les pompiers, la police, l'ambulance, la télé et mon corps désarticulé dans cette cage de feraille. La chair déchiquetée sèchant sur le sol et puis de délicates mains pour les ramasser, la dernière attention que l'humanité me portera. Mon corps dans des sachets plastics bleus, mon sang lavé à coup de karcher. Un brouhaha de quelques heures, un article de 90 caractères dans la tribune locale, des coups de fils à la famille, à l'être aimée, au meilleur ami. La délicate annonce par une voix inconnue et monocorde. L'instant de douleur. Les esprits qui s'égarent dans des pourquois sans voix. Je suis mort. Définitivement mort, même si le préciser constitue un pléonasme. Je suis mort... Enfin, je respire, mais ça vous ne le saurez jamais. Je respire, empêtré dans un néant brunâtre. Je suis bien là, la poitrine gonflée d'air. Mon corps est entier, car mon ombre sur la terre réelle... du moins je le crois.

J'attends. Je ne sais plus depuis combien de temps à présent. Des semaines? des mois? Mon coeur bat toujours, mon corps est toujours chaud, mais j'ai si froid. Miracle du Paradis ou malédiction punitive? Mes yeux battent encore, mes lèvres sont toujours humides de salives et cela semble si irréel. Mes membres humides ne pourrissent pas. Alors voilà, j'attends. J'attends tout ce qui ne viendra jamais. Comme un fou, j'attends la minute d'après et celle qui la suite, arrivant de plus en plus lentement il me semble. J'attends la nuit, puis le jour. J'attends que le vent change de direction. J'attends ou je n'attends plus. Fou, je crois que je le suis.
Je dessine des formes avec mes mains parfois. Je dessine les visages humains et familiers de mes proches, maintenant si éloignés- Ces êtres qui m'ont aimé et que j'essaye de ne pas oublier. Parfois, je touche mon propre visage pour ne pas m'oublier, perdre le peu de réalisme et d'humanité qu'il me reste. Oui, je suis fou depuis le temps... Je vis sans eau, ni nourriture, sans espoir et sans rêve. Et pourtant je vis! Je vis comme une fiction éternelle. Je vis et je vivrai toujours. Pour toujours! Ce mot m'est insupportable à présent. Il signifie l'absolu, l'inconnu, tout ce que la mort a de plus grotesque. "Pour toujours"... personne, sur Terre, n'aurait idée de prendre cette expression au mot, car elle n'a en effet pas lieu d'être parmi la vie. Rien n'est éternel sur Terre, pas même l'Amour, rien. Seul les enfants se laissent bercer par cette croyance, cette belle illusion de croire que les copains, c'est éternel, maman, c'est à jamais, l'enfance, c'est pour toujours, d'où cette étrange nostalgie que nous ressentons lorsque l'heure n'est plus à l'insouciance et que les premiers signes pubères viennent troubler notre engouement coloré pour la vie. Aujourd'hui, je crie lorsque les mots "pour toujours" viennent se heurter à mon esprit. Je crie et parfois je pleure sous des grimaces crispées et convulsives. Je vis ce qu'on croit impossible ici-bas. Le cauchemar ultime de l'infinie torture, le mal infligé sempiternellement. Je me débats dans cette boue qui ne sèche jamais malgré la pluie qui disparaît. Je n'ai plus de nerfs, ni de cheveux. Je les ai arraché un par un pendant une semaine, peut-être deux... je les ai arrachés et observés un à un. J'en ai même goûté quelques-uns. Chacun d'eux avait un goût très singulier et j'aimais entendre leur racine croquée sous mes dents, comme du sable se retrouvant parfois malencontreusement entre nos dents faute d'une salade mal lavée et essorée.Mais très vite, j'ai pris peur quand j'ai remarqué que je n'aurais bientôt plus de cheveux et qu'il faudrait me trouver une autre occupation. J'ai alors pleuré sans larmes d'une voix rauque et stridente, pendant longtemps, quelques heures peut-être plus. J'ai hurlé comme un animal qu'on torture sans réserve. J'ai prié aussi. J'ai prié celui qui est sensé tout pardonner, nous accompagner partout, nous soutenir et parfois nous exhaucer. J'ai prié jusqu'à m'écorcher la peau, sentir la douleur vibrer sous les élans de cet air inconnu qui me porte depuis maintenant un mois, peut-être deux... depuis trop longtemps.

Souvent, je repense à ma vie...  je repense à l'accident, si j'avais pu l'éviter. Eviter ce coup de volant fatale, qui m'a coûté non seulement ma vie, mais mon intégrité et mon humanité. A présent, j'attends la mort, concept qui n'existe pas sur ces Terres. Je vous l'affirme, la mort n'est pas un état, c'est un Etat. Un territoire sur lequel, je suis comme un arbre mort. Mes jambes ne formant à présent qu'un tronc immobile. Elles sont entières, rigides, rosées, comme-ci je vivais toujours. Je crois encore ressentir la douleur vive de mes genous se brisant sous la compression de la taule, mes cris au rythme des chocs de ma voiture qui culbute. Je crois encore ressentir la vie coulant dans mes veines. Je le crois encore... je le croyais...   

Posté par Pidy à 17:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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